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John Martin, Destruction de Tyr, 1840

Recension Philosophie

Quand la nature revient en force

À propos de : Andreas Malm, Avis de tempête, La Fabrique


par Bertrand Vaillant , le 7 décembre 2023


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Les violentes conséquences naturelles du réchauffement climatique, pour le marxiste Andreas Malm, exigent de repenser la distinction entre rapports sociaux et causes naturelles, pour mieux comprendre leur combinaison et lutter efficacement pour le climat.

Parfois surnommé le « Lénine de l’écologie », Andreas Malm est connu pour son engagement militant en faveur d’une lutte écologiste radicale et son essai provocateur Comment saboter un pipeline. Mais il est aussi l’auteur d’une importante contribution intellectuelle au corpus de l’écologie politique. Cet Avis de tempête, déjà beaucoup lu et commenté depuis sa parution originale en 2018 (The Progress of this Storm, Verso), en est la preuve, puisqu’il est consacré à une question d’épistémologie et d’ontologie : comment penser la distinction nature/société ? De nombreux auteurs issus de la pensée postmoderne ont en effet contesté la pertinence de cette distinction, y voyant un dualisme dangereux entérinant le projet moderne d’une domination totale de la nature. Pour Malm, c’est tout le contraire : il y a urgence à redonner du sens à cette distinction, alors que nous vivons sous le régime de « l’état de réchauffement » (p. 15).

Plus que jamais, la nature s’impose brutalement comme une réalité physique autonome, et plus que jamais, il importe de mettre en évidence la responsabilité d’une organisation sociale, le « capitalisme fossile », dans le réchauffement climatique, ainsi que les moyens à notre disposition pour le limiter drastiquement. Loin d’être le cadre théorique dont nous avons besoin, l’« hybridisme débridé » de Bruno Latour et de ses émules fait selon lui obstacle au changement social nécessaire. Il leur oppose un retour au réalisme et aux fondamentaux du matérialisme historique, qu’il juge mieux à même de nous arracher à la sidération, au déni et au poids écrasant du passé et de l’avenir qui paralysent l’action présente.

Latour, prends garde !

Dans un argumentaire sans concession, au ton volontiers moqueur, Andreas Malm s’oppose point par point à la thèse d’une « fin de la nature » déclinée par plusieurs courants intellectuels récents, dont il esquisse en même temps une cartographie. Des constructionnistes les plus radicaux, pour lesquels la nature n’est qu’une construction humaine (conceptuelle ou matérielle) aux « néomatérialistes » qui attribuent une puissance d’agir à la matière elle-même, tous sont jugés confus et dépolitisants, incapables de produire une analyse qui distingue nettement les causes, les conséquences et les voies de sortie du réchauffement climatique.

L’adversaire principal de Malm, qu’il semble considérer comme la source principale de ces courants, est le sociologue Bruno Latour, qui a en effet prétendu dans des ouvrages célèbres [1] dépasser définitivement l’illusion moderne d’une séparation nette entre « la » nature et « la » société. Celle-ci devrait laisser place à une pensée des hybrides, des arrangements divers entre « des » natures et « des » sociétés formant des « collectifs » mouvants, condition sine qua non pour que l’écologie politique se mette enfin à penser [2].

Toutes ces théories prétendent être la clef d’une compréhension et d’une action efficace face au réchauffement climatique. Pour Malm, il n’en est rien : elles lui apparaissent toutes comme à la fois fausses et inopérantes dans la lutte pour la stabilisation du climat. Fausses, car elles reposent sur des confusions autour de termes comme « construire » ou « agir ». Ce n’est pas parce qu’un phénomène est le produit d’une nature transformée par l’être humain, ou qu’il est connu à travers l’édifice social des sciences, qu’il est une pure construction humaine, ou qu’il est impossible d’analyser ce phénomène pour y distinguer une composante naturelle et une composante sociale-technique. La combinaison n’est pas la fusion. Croire le contraire, ce serait se reposer dangereusement sur notre capacité supposée à reconstruire notre environnement à notre guise, ou sur la conviction que le problème est si complexe et ses causes si enchevêtrées que les humains ne peuvent rien faire d’autre que s’y adapter. L’hybridisme de Latour rend ainsi volontairement impossible de tenir pour fixes des lois de la nature qui s’imposeraient à toutes les formes sociales, et seraient connaissables par les sciences comme des vérités échappant au débat démocratique. C’est tout le problème pour Malm : le réchauffement climatique exige au contraire précisément que les choix sociaux se plient aux lois d’airain de la physique, de la chimie, de la biologie, avec lesquelles elles peuvent jouer de mille manières, mais qu’elles ne peuvent transgresser.

Ce n’est pas non plus parce qu’un élément matériel est utilisé dans la production d’un effet (la rivière pour faire tourner un moulin, le charbon pour alimenter la chaudière d’un navire) que cet élément « agit » dans un sens analogue à l’action humaine, impliquant intentionnalité, conscience et responsabilité. Avoir un effet n’est pas agir. Croire le contraire, c’est se rendre incapable de distinguer des causes et des effets (même articulés en cascade ou en boucles de rétroaction), des agents conscients et des ressources exploitées, ou encore le caractère intentionnel d’une conséquence et la responsabilité de celui qui l’a produite, toutes ces distinctions étant brouillées. Il y a au contraire urgence pour Malm à reconnaître que le capitalisme fossile (dont il a retracé ailleurs l’histoire [3]) est la cause principale du réchauffement, que ceux qui luttent pour sa perpétuation sont responsables de la destruction de la nature, mais il est impossible de le comprendre dans un univers conceptuel sans structure ni pouvoir, où « le capitalisme n’existe pas [4] » et où le pétrole est un « actant » du réchauffement au même titre qu’ExxonMobil.

Si l’ébauche de cartographie de Malm est stimulante, elle manque toutefois de rigueur, et on ne comprend pas toujours ce qui gouverne le choix des auteurs critiqués [5] ou les liens qu’ils entretiennent, entre eux et avec la figure présumée centrale de Latour : le géographe Neil Smith, qui se revendique du marxisme et dont le livre majeur Uneven Development date de 1984, peut-il être considéré comme un « latourien » ? Pourquoi les anthropologies de Philippe Descola et de Tim Ingold, où la critique du « grand partage » nature/culture est centrale, ne sont-elles même pas mentionnées [6] ? Il s’agit pour Malm de s’en prendre à « [une] sorte de Zeitgeist théorique » (p. 45), plutôt que d’en reconstituer précisément la genèse, les débats et les concepts. Il met en évidence de manière convaincante le caractère dépolitisant de ces théories, mais aurait gagné à souligner les raisons qui y ont conduit tant de chercheurs, et les problèmes qu’elles sont supposées résoudre. Faute de cela, il donne un peu trop facilement un aspect irrationnel à des thèses qui semblent surgir de nulle part, et dont le succès devient incompréhensible. Il aurait été plus convaincant de repartir des problèmes et des arguments constructionnistes, même pour mieux mettre en évidence la supériorité du marxisme : quid par exemple du risque d’une dictature des experts au nom de « la Science » porte-parole de « la nature », que Bruno Latour cherchait à rendre impossible ?

Assumer la puissance d’agir humaine

Contre ces discours jugés paralysants, Malm défend la pertinence du matérialisme historique, et des récents développements de l’écomarxisme (notamment de la théorie de la rupture métabolique de John Bellamy Foster). Il ne s’agit pas de remplacer une mode par une autre : Malm rappelle à raison que beaucoup des auteurs qu’il cite ont explicitement construit leur théorie comme un dépassement définitif du marxisme, considéré comme l’un des plus dangereux avatars de la « modernité » honnie. Il est donc logique que défense de l’écomarxisme et critique de la postmodernité aillent de pair, et c’est un des grands mérites du livre de mettre ce débat épistémologique et ontologique au centre de la discussion, en le rendant accessible à un large public.

La force du matérialisme historique mis à jour esquissé par Malm est de pouvoir intégrer l’émergence de l’être humain et de la société, dans toute leur spécificité, à partir de la nature, en maintenant la distinction analytique entre les deux, en maintenant l’autonomie des processus naturels, et en intégrant ce qu’il considère comme le « noyau rationnel » de la théorie de l’acteur-réseau de Latour.

Il s’appuie pour cela sur des éléments de philosophie de l’esprit et de l’action, et sur le réalisme critique de Roy Bhaskar, épistémologie qui s’oppose depuis les années 1970 au constructionnisme postmoderne comme au positivisme, pour aboutir à ce que Malm nomme (non sans humour) un « réalisme climatique socialiste », dont il formule dix thèses comme en réplique aux « constitutions » et listes chères à Bruno Latour [7] (p. 115). À défaut d’être nouveau à gauche, ce rapprochement avec Bhaskar est certainement fécond, et pourrait être plus approfondi encore [8]. Le « réalisme climatique » reconnaît ainsi la puissance autonome de la nature, indépendante des représentations et de l’agir humain, y compris dans les conséquences en cascade des perturbations d’origine humaine. Que la nature soit sans cesse transformée par l’homme, et connue à travers les constructions sociales que sont les sciences, n’interdit en rien pour Malm de reconnaître et de connaître l’existence de « ces structures et processus matériels indépendants de l’activité humaine (au sens où ils ne sont pas un produit de la création humaine), et dont les forces et les puissances causales sont les conditions nécessaires à toute pratique humaine et déterminent les formes que celles-ci peuvent prendre [9]. » La nature n’est pas un domaine de réalité entièrement séparé du monde humain, c’est l’ensemble des processus physiques, chimiques et biologiques que l’activité humaine n’a pas créés, et que l’homme ne peut qu’utiliser, étudier ou perturber.

Mais il ne s’agit pas non plus de diluer la puissance d’agir humaine dans celle de tous les non-humains, position qui selon Malm « perpétue la tradition postmoderne qui fait de la crise de la puissance d’agir politique une vertu » (p. 189). Au contraire, il s’agit d’affirmer que si l’humanité est évidemment un produit de la nature, la puissance d’agir au sens strict n’appartient qu’aux êtres humains, en raison des capacités cognitives, sociales et techniques dont l’évolution les a dotés. C’est vrai du moins dans la pleine extension du concept de « puissance d’agir », qui inclut la réflexion individuelle et collective sur les moyens et les fins, et la formation à travers l’histoire de sujets collectifs capables de les mettre en œuvre. C’est un réalisme socialiste. La nature réagit certes aux perturbations, mais « ne pourra jamais être un sujet révolutionnaire », puisque « ses retours de flamme sont aléatoires et non subjectifs », et affectent l’humanité entière sans distinction (p. 180). Les « non-humains » comme le charbon ou les pipelines produisent des effets, mais n’agissent pas : ce qu’a bien vu Latour, mais également Marx avant lui, c’est que les rapports sociaux se matérialisent et se renforcent dans des structures matérielles et des objets. Mais c’est une raison de plus pour rapporter leur analyse à ces rapports sociaux qui les ont produits (les rapports de propriété capitaliste), aux sujets collectifs qui en profitent (les entreprises de l’industrie fossile, par ex.), et aux sujets collectifs nouveaux qui pourront les démanteler. D’où ces trois principes du réalisme climatique socialiste :

 1) Les rapports sociaux ont une véritable primauté causale dans le développement des énergies fossiles et des technologies fondées dessus ;

 2) via des boucles de renforcement récursives, ces rapports ont été cimentés dans la structure persistante de l’économie fossile ;

 3) à son tour, cette totalité a mis le feu au système terrestre en tant que totalité, et les êtres humains ont intérêt à s’en inquiéter (p. 132).

C’est cette inquiétude qui pousse Malm à insister sur l’urgence de l’action collective humaine, rapide et consciente des mécanismes naturels et sociaux, contre tous les espoirs d’effondrement spontané du capitalisme ou d’adaptation indolore. Comme il aime à le faire, il place son œuvre sous le patronage de Walter Benjamin, dont il reprend volontiers le ton prophétique, pour faire entendre au lecteur cette urgence et cette nécessité d’agir malgré le poids écrasant des forces en jeu. Car « l’état de réchauffement », c’est le poids écrasant d’un passé (celui du capitalisme fossile) qui n’en finit pas de produire des conséquences en cascade, conjugué au vertige des milliers d’années à venir durant lesquelles ces conséquences, et celles de notre action présente, se feront sentir : « Une éternité se joue maintenant » (p. 13).

Face à cette urgence, Malm a pris un parti clair, développé dans ses derniers livres : concentrer l’essentiel des efforts sur le réchauffement climatique (même s’il n’ignore pas qu’il y a de nombreuses autres formes de destruction écologique en cours), avec pour objectif le démantèlement du capitalisme fossile, en recourant si besoin au sabotage et en exigeant un « communisme de guerre » visant la nationalisation de l’industrie fossile. Avis de tempête ne lève pas les zones d’ombre de cette stratégie, l’ambivalence de son rapport à l’État capitaliste, l’appel à une révolution dont les conditions sociales et matérielles ne semblent pas réunies, ou le peu d’attention théorique consacré aux effets du démantèlement des énergies fossiles sur les masses de ceux qui en sont dépendants [10]. L’appel à se laisser traverser par la panique, d’une manière qui rappelle la fameuse « heuristique de la peur » défendue par Hans Jonas dans le Principe responsabilité, sera-t-il quant à lui plus mobilisateurs que l’invention de nouveaux imaginaires positifs et désirables ? Les difficultés de la proposition de Malm révèlent celles de la lutte écologiste elle-même : la fenêtre d’action se resserre chaque jour, mais la crise, la panique et l’urgence sont des terreaux fertiles pour l’action désorganisée, le déni ou les solutions autoritaires. Si l’extrême droite alliée aux industries fossiles a le vent en poupe, comme il le rappelle, il faut sans doute garder aussi un œil ouvert sur le retournement de la première en écofascisme. La dictature justifiée par la pénurie de ressources, les migrations climatiques ou l’inefficacité de la démocratie pour la bifurcation écologique n’est ni plus désirable ni plus efficace que les appels vagues à la démocratisation et à l’adaptation techno-solutionniste dénoncés à juste titre par l’auteur [11].

Sa défense du matérialisme historique n’en est pas moins une proposition solide qui a le mérite de prendre à bras-le-corps un débat crucial, et si cette traduction française paraît alors que le constructionnisme latourien est déjà largement remis en cause, elle n’en est pas moins un important jalon de la construction en cours d’une « théorie rouge-verte unifiée » (p. 170).

Andreas Malm, Avis de tempête, traduit de l’anglais par Nathan Legrand, Paris, La Fabrique, 2023, 240 p., 18 €.

Les articles du dossier

par Bertrand Vaillant, le 7 décembre 2023

Aller plus loin

 Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, La Fabrique, 2017
 Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 2004
 Le diplomate de la Terre, entretien avec Bruno Latour
 Carolyn Merchant, La Mort de la nature. Les femmes, l’écologie et la Révolution scientifique, trad. Margot Lauwers, Wildproject, 2016
 Armel Campagne, « Le choc des éco-marxismes face au dérèglement climatique », Terrestres, 2020
 Axel Callinicos, « Le réalisme critique et au-delà. La dialectique de Roy Bhaskar », Actuel Marx 1994/2 (N°16)
 Paul Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Amsterdam, 2021 (et notre recension).
 Daniel Tanuro, « Face au désastre. Pourquoi Bruno Latour a tort et pourquoi il faut le prendre au sérieux », Contretemps, 2021.

Pour citer cet article :

Bertrand Vaillant, « Quand la nature revient en force », La Vie des idées , 7 décembre 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://mail.laviedesidees.fr/Quand-la-nature-revient-en-force

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Notes

[1Nous n’avons jamais été modernes (La Découverte, 1991) et Politiques de la nature (La Découverte, 1999).

[2Bruno Latour, Politiques de la nature, Introduction.

[3Andreas Malm¸ Fossil Capital, Verso, 2016, et en français L’Anthropocène contre l’histoire, trad. E. Dobenesque, La Fabrique, 2017.

[4Bruno Latour, Pasteur, cité p. 131.

[5Sont cités entre autres Neil Smith, Noël Castree, Steven Vogel, Jane Bennett ou encore Diana Coole.

[6Philippe Descola, Tim Ingold, Être au monde. Quelle expérience commune ?, Presses universitaires de Lyon, 2014.

[7Nous n’avons jamais été modernes, op. cit.

[8Voir par exemple Axel Callinicos, « Le réalisme critique et au-delà. La dialectique de Roy Bhaskar », Actuel Marx, 1994/2 (N°16).

[9Kate Soper, What is Nature ? : Culture, Politics and the Non-Human, citée p. 28.

[10Voir notamment Bue Rübner Hansen, « Le kaléidoscope de la catastrophe : lumières et opacités chez Andreas Malm », Terrestres, 2022.

[11Voir Antoine Dubiau, Écofascismes (Grevis, 2022), et Pierre Madelin, La tentation écofasciste. Écologie et extrême-droite, (Écosociété, 2023).

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