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Le roman de la débâcle

À propos de : Aurélien d’Avout, La France en éclats. Écrire la débâcle de 1940, d’Aragon à Claude Simon, Les impressions nouvelles


par Théo Soula , le 10 juillet


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En 1940, la France volait en éclats : géographiquement, historiquement. Une aubaine pour les romanciers, Aragon, Gracq, Robbe-Grillet, Sartre, Simon.

Situer la débâcle : entre histoire et géographie

Si l’essai d’Aurélien d’Avoult se fonde d’abord sur un moment historique tout à fait particulier et très circonscrit dans le temps – la défaite de la France face à l’Allemagne nazie en 1940 –, on comprend bien vite que c’est pour mettre plutôt l’accent sur la dimension géographique d’un tel événement. Autrement dit, il s’agit, dans cet ouvrage, certes, de prendre acte auprès des écrivains concernés du tremblement de l’Histoire que provoque la débâcle, mais surtout de restituer la secousse géographique qu’elle a imposée à l’espace national, à son parcours et à sa représentation par les écrivains. Il s’agit donc ici de mêler histoire, géographie et interprétation des textes, autour de cet événement fondateur d’un corpus dont on n’a pas toujours, selon l’auteur, mesuré l’importance. D’un point de vue méthodologique, l’histoire littéraire rencontre ici la géographie littéraire, dont l’auteur se réclame, et qui entend « envisager sous un angle spatial la poétique du récit de guerre » (p. 16). L’analyse rejoint les travaux théoriques de Michel Collot [1] et met donc à l’honneur, outre la documentation historique que constitue le corpus concerné, les descriptions des paysages, l’étude des toponymes, l’interprétation de la dimension symbolique de l’espace, mais également sa force de création et les savoirs disciplinaires qu’ils engagent chez des écrivains parfois eux-mêmes géographes. On pense bien sûr ici à Julien Gracq, concerné par l’étude, mais celle-ci aborde aussi bien des écrivains classiques et contemporains de l’événement (Aragon, Simon), que des témoins plus tardifs (Robbe-Grillet, Sartre), en n’hésitant pas à faire référence à des écrits considérés comme non-littéraires (les Mémoires de De Gaulle ou les essais de Marc Bloch).

Dans cette perspective, le paradoxe géographique propre à la débâcle, et surtout à l’exode qui lui est associé, est saisi en une formule limpide : « Autant la tragédie nationale est resserrée dans le temps, autant elle se trouve dispersée dans l’espace » (p. 9). Le territoire de la France vole donc « en éclats », territoire conçu à la fois comme un concept administratif et politique, mais faisant également l’objet d’une représentation mentale ou affective (p. 18). C’est toute l’image littéraire de la France comme lieu, comme zone, comme souvenir et même comme allégorie qui est en jeu. Du début à la fin de ce livre, il s’agit de vivre à travers les textes la décomposition du paysage national, l’effondrement de sa géographie et du mythe républicain qui l’accompagne, mais également sa reconfiguration par les écritures individuelles au point d’influencer, peut-être, la mémoire collective.

La France défaite : l’unité en question

L’imaginaire de la fissure subsume les premières analyses que propose le livre. Il tient à l’auteur de faire le portrait d’une France dont l’unité (territoriale, nationale, symbolique) est remise en question par de multiples lignes de faille. C’est d’abord une France exsangue de sa population qui apparaît, à la suite de l’exode massif que l’on connaît. Dans les pages de Madeleine Hivert ou de Julien Gracq, la représentation de ces flux adopte des métaphores liquides (déferlantes de torrents ou coulées de lave). Dans tous les sens du terme, la population comme le territoire, fuient, laissant derrière eux le spectacle choquant d’un espace vide. Sur le plan géopolitique également, la disparition est de mise : le gouvernement et les chefs, dans leurs fuites successives, finissent par devenir « invisibles » (p. 46), et la frontière, longtemps incarnée par la ligne Maginot, s’effondre même comme fantasme d’un nouveau front. La ligne de démarcation entre la zone libre et la zone occupée, tracée par l’État allemand en 1940, est l’ultime cicatrice, incompréhensible et dangereuse, qui défigure le territoire national. L’État-Nation n’a plus d’espace propre, et le choc rejaillit sur les individus et leur conscience. Le dépaysement extérieur, lié aux migrations, devient « intérieur » (p. 57), intime. Dans la langue du poète, le pays prend une allure « étrange » [2], et l’individu, « déraciné » (p. 59) dans son propre pays, se sent lui-même étranger. Les fissures s’infiltrent donc dans toutes les dimensions de l’espace, réel ou vécu, collectif ou intime.

L’auteur s’attarde ensuite en particulier sur une de ces dimensions de l’espace, elle-même mélange de subjectivité et d’objectivité : le paysage. Les descriptions paysagères dans les ouvrages concernés font apparaître une ambiguïté fondamentale qui rattache le paysage de la France défaite à deux modèles : le locus terribilis et le locus amoenus (p. 77). Pour le premier, Aurélien d’Avout insiste sur les espaces marqués par le danger d’une « saturation acoustique » (p. 79) qui les rendent inhabitables : les bombardements, venus du ciel et accompagnés d’un chaos sonore, font planer la menace sur tous les lieux, dont le prototype infernal reste Dunkerque, décrit à travers tous les prismes (picturaux, photographiques, cinématographiques...) comme un chaos. Toutefois, à cette tension meurtrière du paysage s’opposent quelques enclaves qui fournissent aux auteurs une étonnante matière bucolique. C’est la campagne qui, dans les œuvres de Claude Simon par exemple, constitue nombre d’occasions de s’émerveiller devant tel champ ou tel bosquet ensoleillé. Dans Un balcon en forêt, la nature, « magnifiée » (p. 108), est l’occasion d’un bouleversement radical du rapport à l’espace : de l’alarme à la contemplation, du récit de guerre au récit poétique. Mais ce bouleversement n’est qu’une parenthèse. Le locus amoenus n’est qu’un oubli, temporaire et illusoire, d’un locus terribilis qui tend à devenir total.

Dans un dernier chapitre, l’auteur renoue avec la perspective historique en se proposant d’étudier la sédimentation temporelle des espaces abordés. Dans les paysages de la France défaite se lisent en effet les vestiges de précédents combats : dans le Nord et dans l’Est, les guerres de 1870 et de 1914-1918 apparaissent à travers des références (la statue d’un soldat, un monument aux morts) ou comme des manifestations plus diffuses que les auteurs (Sartre, Dorgelès par ex., p. 131) rendent sensibles. Ces manifestations n’ont pas seulement vocation à créer des effets de superpositions dramatiques, elles permettent de comprendre les événements présents, de condamner également. À un espace fracturé répond parfois un temps suspendu qui nie, sans jamais y parvenir vraiment, le traumatisme.

Approches symboliques de la débâcle : une géographie du trouble

L’ouvrage propose, dans un deuxième temps, de rejouer la même partition de l’altération géographique du territoire et du paysage français, mais cette fois sur un plan moins référentiel que symbolique. Aurélien d’Avout propose de repartir des imaginaires géographiques républicains, ceux véhiculés par les institutions de la IIIe République, et en particulier l’école, pour mieux en montrer l’effondrement. C’est en effet, avec la défaite de 1940, la fin d’un paradigme géographique : celui de la France comme État-Nation aux frontières pérennes, comme « être géographique » (p. 164) idéalisé par l’imagerie nationale. Cette personnification se remarque dans les manuels scolaire (Le Tour de la France par deux enfants) mais également dans les travaux des géographes eux-mêmes. Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de La Blache a d’abord pour mission de constater, et donc de justifier, l’existence géographique d’une « patrie » (p. 167). Encore une fois, il est impossible de séparer l’approche spatiale du territoire d’une conscience politique, et historique, la personnification passant également par la référence à des figures traditionnelles anciennes (l’alma mater ou Marianne par exemple).

On le comprend vite, c’est cette unité symbolique que la défaite française abat. Au-delà d’un imaginaire morbide (la frontière comme cicatrice), c’est, selon l’auteur, une perte de « conscience géographique ». Ce n’est pas seulement un mythe ou un paradigme qui s’effondre, c’est la capacité même des auteurs à se représenter l’espace dans lequel ils évoluent, à cause de l’absence de tout modèle : « la France se transforme pour les soldats et les réfugiés en une espèce de terra incognita  » (p. 207). Les uns et les autres n’ont plus de repères ni sur le terrain ni dans des cartes (mentales ou papier), et s’en réfèrent aux ordres d’un commandement dépassé, à un effet de troupeau ou à des instincts individuels. À cette géographie perturbée du déplacement se superpose une cartographie problématique de la guerre. Dans beaucoup de romans apparaissent l’image d’un ennemi évanescent, insituable, dont on peine à mesurer l’avancée en territoire français. C’est, logiquement, le modèle du labyrinthe [3] qui en vient à illustrer symboliquement cette expérience de l’égarement, extérieur comme intérieur. L’approche toponymique vient enfin en appui de cette deuxième partie de l’étude, pour mettre à mal, cette fois, le fonctionnement référentiel même des textes. Chez Simon ou chez Aragon, les noms de lieux brillent par leur absence ou par leur surabondance. Dans les deux cas, le lecteur finit par s’y perdre, remettant du même coup en cause le paradigme traditionnellement réaliste du récit de guerre.

Les temps de la reconstruction

À l’image d’une France décimée, fracturée dans ses territoires et les représentations qui lui sont associées, la dernière partie du livre apporte une nuance. Par le travail symbolique des auteurs, la littérature tend à proposer une double « restauration » (p. 287) : dans le temps même du conflit, certains auteurs opposent à l’effondrement national une « patrie intérieure » (p. 289) ; après coup, d’autres tentent de reconstituer une mémoire cartographique des événements.

Les ressources nécessaires à bâtir la patrie intérieure sont, pour l’essentiel, individuelles : il s’agit, comme chez Antoine de Saint-Exupéry, de puiser dans le passé des « contre-espaces » (p. 291) – les territoires et les lieux de l’enfance, par exemple – qui nourrissent une entreprise mémorielle réparatrice, superposant au territoire détruit l’image d’un espace intérieur apaisé. D’autres modèles viennent aider à bâtir cette « patrie intérieure » comme ceux, bien réels, d’un Val de Loire préservé et iconique, ou celui, allégorique et visionnaire, de la cathédrale.

À une autre échelle de temps, le travail des écrivains est celui d’une reconstitution a posteriori selon trois mots d’ordre : « reconstituer » la trajectoire qu’il a effectué durant cette période, « remanier » ces mêmes données dans une perspective fictionnelle, ou « restructurer » un imaginaire spatial collectif à partir de son expérience (p. 327). Dans le premier cas, la carte devient un outil privilégié pour retracer un itinéraire, ou pour récupérer les données de l’itinérance, lorsque celles-ci existent. Paul-André Lesort ou Claude Simon vont jusqu’à se rendre sur le terrain pour tenter de pallier l’absence de traces, dans une forme d’enquête géographique de la mémoire. Le cas particulier d’Un balcon en forêt occupe seul la deuxième partie de ce chapitre. Aurélien d’Avout y revient sur les multiples recompositions effectuées par l’auteur (topographiques, onomastiques…) dans le but de créer un « espace tiers  », « caractérisé à la fois par une forme de liaison et de déliaison avec la réalité géographique » (p. 338). Enfin, l’auteur évoque les deux ouvrages qui s’apparentent le plus à une renationalisation du territoire français : les Mémoires de Charles de Gaulle et Les Communistes d’Aragon cherchent, chacun à travers un filtre politique bien distinct, à refonder l’espace politique français.

Le choix d’une méthode

À lire l’essai d’Aurélien d’Avout, il apparaît d’abord que le choix et la hiérarchisation des œuvres permettent de réinscrire parfaitement le moment considéré dans un temps plus long : celui de la représentation des guerres et des formes littéraires qui leur sont associées. De ce point de vue, le pari de rendre justice à la fertilité créative de la défaite française d’un point de vue géo-historique est on ne peut plus réussi. Mais une telle ambition scientifique aurait pu, nous semble-t-il, se fonder sur une ambition méthodologique plus explicite et plus approfondie. L’auteur évoque, en introduction, l’interdisciplinarité inhérente à ce projet de recherche : d’abord géographique, il est aussi historique, politique, et bien sûr littéraire (p. 17-18). Donner autant de gages à l’histoire qu’à la géographie, sans bien sûr se départir du parti pris littéraire fondamental et les enjeux politiques, n’était-ce pas vouloir brasser trop large ? N’était-ce pas courir le risque d’une juxtaposition des savoirs plutôt que de leur articulation ? N’était-ce pas également vouloir faire tenir en équilibre des courants disciplinaires qui ne possèdent ni les mêmes enjeux profonds, ni la même maturité disciplinaire ? Le choix d’une pierre angulaire claire, le concept lui-même géographique de « territoire » (p. 18), a l’avantage de mettre l’accent sur un contenu scientifique plutôt que sur le mode opératoire, au sujet duquel Aurélien d’Avout renvoie aux travaux de Michel Collot. On aurait cependant peut-être souhaité, dans le cadre de ce livre, un développement plus long, méta-critique, sur les enjeux, complexes, d’un tel choix méthodique. En particulier, la géographie littéraire, malgré les tentatives de synthèse, est encore aujourd’hui diverse, expérimentale, en cours de construction. Dans cette perspective, il faut saluer le geste de l’auteur de s’inspirer des travaux des géographes eux-mêmes, de faire l’effort d’une approche disciplinaire de la géographie, qui ne peut être réduite à une seule sensibilité à l’espace. De plus, hors des moments où il arrive, en cours de lecture, de perdre de vue la dimension géographique de l’étude, on retrouve bien, au sein des analyses, l’alliance des trois dimensions de la géographie littéraire telle que la définit Michel Collot : l’espace comme référence à documenter et à situer, l’espace comme représentation littéraire, et, dans une moindre mesure, l’espace comme source d’inspiration stylistique et poétique [4]. L’absence d’une longue considération théorique permet de rendre par ailleurs encore plus accessible à un public non spécialisé la lecture d’un ouvrage dont les qualités de rédaction sont indéniables.

Aurélien d’Avout, La France en éclats. Écrire la débâcle de 1940, d’Aragon à Claude Simon, Paris, Les impressions nouvelles, 2023, 416 p., 26 €.

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par Théo Soula, le 10 juillet

Pour citer cet article :

Théo Soula, « Le roman de la débâcle », La Vie des idées , 10 juillet 2024. ISSN : 2105-3030. URL : https://mail.laviedesidees.fr/Aurelien-d-Avout-La-France-en-eclats

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Notes

[1Michel Collot, Pour une géographie littéraire, José Corti, 2014.

[2Aragon, En étrange pays dans mon pays lui-même, 1945.

[3Voir, par exemple, Dans le labyrinthe d’Alain Robbe-Grillet.

[4 Ibid., p. 11.

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