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Après la prison

À propos de : Bruce Western, Homeward. Life in the year after prison, Russell Sage Foundation


par François Bonnet , le 20 juin 2019


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Aux États-Unis, tous les ans, environ 650.000 personnes sortent de prison ; beaucoup vont y retourner. Bruce Western et son équipe de recherche ont suivi 122 de ces « sortants » pendant une année.

Bruce Western est un personnage central des travaux sur l’incarcération de masse. Il avait montré avec Katherine Beckett que la population carcérale américaine était devenue si nombreuse dans les années 1990 que le taux de chômage en était artificiellement réduit [1]. Avec Becky Pettit, il avait calculé que pour les hommes noirs parvenus à l’âge adulte dans les années 1980, la probabilité d’avoir été incarcéré au moins une fois était de 60 % [2]. Dans Homeward, il rend compte des résultats du suivi longitudinal de 122 hommes et femmes qui sont sortis de prison dans l’État du Massachusetts en 2012 et en 2013.

Les recherches auprès des gens qui sortent de prison sont généralement compliquées par le fait que les personnes enquêtées disparaissent, du fait de leur instabilité résidentielle, de leur faible usage d’internet, de leur difficulté à garder un téléphone portable et de leurs changements impromptus de numéro de téléphone. Or, les personnes qui disparaissent sont celles qui présentent le plus de difficultés ; les suivis longitudinaux de sortants de prison ont donc généralement tendance à présenter une vision artificiellement optimiste de la situation des personnes enquêtées. Le succès de l’enquête de Homeward, la Boston Reentry Study, est d’avoir réalisé 94 % des entretiens prévus (un entretien en prison avant la sortie, puis des entretiens une semaine, deux mois, six mois et douze mois après la sortie). B. Western propose une analyse qualitative de l’enquête, ce qui constitue une nouveauté dans son parcours. Les statistiques sont descriptives, et les chapitres enchaînent des récits de vie qui illustrent comment différents groupes de sortants (hommes / femmes, blancs / minorités, etc.) vivent différents aspects de la sortie de prison.

Quand la prison continue au dehors

Le jour de la sortie de prison, il y a ceux qui sont attendus par de la famille ou par des amis, et ceux qui prennent le bus tout seul (voire marchent le long de la route). L’enquête montre que six mois plus tard, cette deuxième catégorie de sortants est toujours aussi isolée. Les premières semaines, l’ajustement est très difficile pour tout le monde. La technologie a changé, tout est compliqué, et tous les endroits où il y a de la foule provoquent un stress intense. Les sortants ont en plus une conscience aiguë de leur position dans la hiérarchie sociale, a fortiori quand ils habitent dans des foyers pour sans-abri.

Les entretiens ont fait prendre conscience à B. Western que les problèmes de santé mentale et physique – la dépression, la schizophrénie, les maladies, les infirmités, les douleurs chroniques, et les addictions – étaient des composantes importantes de la problématique générale de la sortie de prison. Toutes ces difficultés se combinent : on prend de l’héroïne pour soulager la tristesse et la douleur, une seringue sale transmet une maladie infectieuse, les douleurs deviennent intolérables et intensifient l’addiction, un compagnon de consommation de drogues meurt d’une overdose, ce qui aggrave la dépression, etc. Pour une partie de l’échantillon – en particulier les femmes et les hommes blancs âgés, les problèmes physiques et mentaux sont si graves que l’idée de réinsertion par le travail n’a aucun sens.

Hommes et femmes

Les hommes et les femmes qui sortent de prison forment deux populations bien distinctes dans leur rapport au marché du travail. Pour simplifier, les hommes et les femmes ne subissent pas la même pression à la génération d’un revenu. Les femmes disposent de plus de soutiens familiaux et de plus d’aides sociales, ce qui leur évite de devoir chercher du travail. Les hommes sont confrontés à un marché du travail stratifié en fonction de la race. D’une manière générale, leur casier judiciaire, leur mauvaise santé et leur niveau de compétences ne leur laissent pas beaucoup de perspectives. Mais les hommes blancs peuvent s’en sortir mieux s’ils ont gardé contact avec un syndicat [3] et s’ils ne sont pas complètement détruits par leurs addictions ; tandis que les hommes noirs et latinos tendent à n’avoir accès qu’aux emplois les moins attirants. D’une manière générale, contre la tendance de la littérature en science sociale à considérer le travail comme la voie royale vers la réinsertion, B. Western montre que l’essentiel du revenu généré par les sortants de prison l’est par les aides sociales et le soutien financier de la famille. Pour ceux qui sont seuls, reste la mendicité, à laquelle le livre ne consacre pas un chapitre particulier, mais qui apparaît souvent dans les histoires de vie.

Les familles des sortants ont en général été très éprouvées par l’incarcération, les parloirs, et par tout l’argent qu’elles ont dû envoyer au prisonnier pour qu’il cantine. Les conséquences sont particulièrement adverses pour les mères des prisonniers qui, passées la cinquantaine et en ayant elles-mêmes toutes sortes de soucis, doivent réaliser à leurs frais le travail de care pour leur fils. Selon B. Western, la famille constitue une ressource ambivalente. Les proches des sortants sont presque toujours du même milieu social très défavorisé. La famille est à la fois une source de revenu et de logement, mais aussi une instance où la pauvreté, la violence, la maladie mentale, les addictions ainsi que les tensions induites par les recompositions familiales vont avoir un rôle déstabilisateur.

Retour à la case prison

La vie des sortants est également (dé)structurée par la violence. À rebours d’une tendance lourde dans les sciences sociales, B. Western définit la violence comme la violence physique. Il considère que, par souci de ne pas stigmatiser des populations vulnérables, une certaine littérature a un peu trop tendance à minimiser ou à contextualiser l’ampleur de la violence. Homeward montre l’omniprésence de la violence dans la vie des personnes qui vont en prison. Depuis leur enfance, la plupart des personnes enquêtées ont été témoin de violences, notamment de meurtres, ont perdu des proches de mort violente, ont eu des accidents graves, et ont subi et commis des violences. B. Western raconte la trajectoire d’une femme qui a été harcelée (bullied) à l’école, puis violée deux fois, puis a tabassé une rivale amoureuse, a eu deux accidents de voiture graves, a fait une overdose, a été infectée par une seringue sale, a perdu un proche par overdose, est du coup retombée dans la dépendance aux opioïdes, a développé une hépatite et de multiples infections des poumons et des reins, s’est fait agresser dans la rue, etc. C’est cette violence, souvent liée à la consommation d’alcool, qui renvoie les sortants en prison.

38 des 122 personnes enquêtées sont retournées en prison pendant la durée de la Boston Reentry Study. Les sortants sous contrôle judiciaire (parole) ont eu plus tendance à retourner en prison, principalement à cause de leurs addictions, ce qui fait dire à B. Western que la récidive n’est pas vraiment une question de choix. Conformément au script criminologique standard, les sortants âgés sont moins enclins à retourner en prison, à la fois parce qu’ils sont moins susceptibles de contrôles policiers inopinés, et parce qu’ils commettent moins de crimes.

B. Western consacre deux chapitres à l’expérience spécifique des femmes, qui représentent 10 % de la population carcérale aux États-Unis (contre par exemple 6 % en Allemagne, 4,5 % au Royaume-Uni et 3,5 % en France), et à la question des inégalités raciales (le taux de détention des noirs est 5 fois plus élevé que celui des blancs). Mais le message de son livre est d’abord de réaffirmer le lien entre pauvreté, crime et châtiment. Son propos central est de montrer comment la sous-prolétarisation conduit à la prison, et comment la prison perpétue la sous-prolétarisation. Prenant le contrepied implicite de l’ethnographie urbaine, Homeward propose une vision extrêmement dure et pessimiste de la pauvreté, où la violence, la maladie mentale, l’alcool et les drogues écartent toute idée de réinsertion. Le crime est une conséquence logique et normale de la pauvreté, et la récidive une suite logique pour des vies fondamentalement pathologiques. Non que B. Western cherche à blâmer ses enquêtés, au contraire : pour lui, le problème de fond est l’incapacité du système de protection sociale à prendre en charge les plus démunis, et la démesure inhumaine du système pénal. Homeward suggère que l’incarcération de masse est une politique cruelle et contre-productive, presque sans effet sur la criminalité, pour des dégâts terribles dans les classes pauvres de la société américaine.

Bruce Western, Homeward. Life in the year after prison, Russell Sage Foundation, 2018, 234 p.

par François Bonnet, le 20 juin 2019

Pour citer cet article :

François Bonnet, « Après la prison », La Vie des idées , 20 juin 2019. ISSN : 2105-3030. URL : https://mail.laviedesidees.fr/Apres-la-prison

Nota bene :

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À lire aussi


Notes

[1Bruce Western et Katherine Beckett, « How unregulated is the US labor market ? The penal system as a labor market institution », American Journal of Sociology, 104(4), 1999, pp. 1030-60.

[2Becky Pettit et Bruce Western, « Mass imprisonment and the life course : Race and class inequality in US incarceration », American Sociological Review, 69(2), 2004, pp. 151-169.

[3Aux États-Unis, le recrutement dans certains secteurs comme le bâtiment est contrôlé par des syndicats. Les emplois dans ces secteurs sont généralement rémunérés bien au-dessus du salaire minimum. Historiquement, les syndicats sont plutôt liés à la classe ouvrière blanche.

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